Monothéisme et création


Monothéisme et création
Monothéisme et création
    Partant de la notion de Dieu des « cinq voies », saint Thomas croit pouvoir d’abord démontrer le monothéisme. Dieu est unique parce qu’il est le bien suprême (quatrième voie), parce qu’il est source d’un ordre unique (cinquième voie), parce qu’il est nécessaire par soi (troisième voie).
    Il croit pouvoir aussi démontrer que Dieu crée toutes choses ex nihilo en s’appuyant sur le principe d’Aristote : « Les genres sont causes des genres, et les choses particulières des choses particulières » : si une cause universelle avait besoin d’une matière préexistante, elle ne serait plus universelle.
    Il est vrai que le péripatétisme arabe avait tiré du même principe une autre conséquence : si Dieu, disait-on, est cause universelle, il ne peut produire qu’un effet universel tel que la première intelligence. Selon saint Thomas, il faut entendre par effet universel l’être qui appartient à tous les êtres, simples ou composés ; en ces êtres, les causes particulières sont capables de produire les déterminations particulières, par exemple les formes, accidentelles ou substantielles ; elles sont incapables d’y produire l’être.
    Ainsi les deux grandes affirmations où l’on voit en général les caractères distinctifs par où la pensée chrétienne se rattache au judaïsme à l’exclusion de l’hellénisme, création et monothéisme, paraissent à saint Thomas pouvoir se fonder sur les principes philosophiques des Grecs. Ce qui serait propre à la révélation et impossible à savoir sans elle, ce n’est pas que le monde a été créé, c’est qu’il a été créé dans le temps ; tous les philosophes, grecs et arabes, sont d’accord pour soutenir cette erreur que le monde est éternel ; éternel ne veut d’ailleurs pas dire incréé, puisque la création peut avoir eu lieu dès l’éternité ; ce sont là deux questions totalement distinctes dont la philosophie peut arriver à résoudre l’une, celle de la création, mais non pas l’autre, si la création a eu lieu ou non ab aeterno. En tout cas monothéisme et création, en tant qu’ils sont conçus philosophiquement, se rapportent moins au rapport religieux de l’âme à Dieu qu’à l’explication rationnelle des choses sensibles ; ce trait est inhérent à la seule philosophie qui existait pour saint Thomas, à la philosophie grecque.
    La notion de création transforme, sinon dans son contenu, au moins dans sa signification et sa portée, l’image de la hiérarchie platonicienne des réalités : dans le néoplatonisme, chaque réalité n’avait de rapport direct qu’avec la réalité immédiatement supérieure ; avec la création, toute réalité, de quelque ordre et de quelque niveau qu’elle soit, a un rapport direct et uniforme avec Dieu, et son être est posé par Dieu sans intermédiaire ; elle n’a sa place dans l’ordre que par la volonté intelligente de Dieu qui l’a instituée.
    On se trompe autant en croyant que Dieu ne peut créer autrement qu’en pensant que la création est arbitraire ; il y a dans la création ce que saint Thomas appelle une « justice naturelle », c’est-à-dire que chaque partie a la perfection requise pour la perfection du tout. Il en est comme dans une monarchie absolue, où tout pouvoir émane du roi, et où, pourtant, à chaque pouvoir, est conférée, dans des limites fixées, son autonomie. Saint Thomas abandonne résolument un optimisme qui soumettrait la volonté de Dieu à la nécessité de créer le meilleur des mondes possibles ; il n’y a pas de pareil monde pour lui : comme les essences finies sont une représentation imparfaite de son essence infinie, leur perfection peut en effet croître à l’infini ; c’est seulement dans l’ordre qu’il a créé que les choses sont les meilleures possible.
    La création ainsi comprise est, chez saint Thomas, solidaire de l’espèce de réalité substantielle qu’il accorde à la nature, composée d’essences fixes, agissant chacune selon sa loi. Dans le néoplatonisme, la chose matérielle, si on voulait la saisir en elle-même, se décomposerait en un reflet fugitif et instable et en une idée, essence éternelle, placée au niveau de la réalité divine ; la réalité concrète autre que Dieu disparaissait ; elle disparaissait aussi chez ceux dont se plaignait, au XIIe siècle, Guillaume de Conches, aux yeux de qui toute affirmation de règle ou de loi naturelle était incompatible avec l’absolue liberté de Dieu.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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